Ponant

La mort du Khazar rouge
11 juin 2019

Le roman s'ouvre sur le meurtre d'Yithzak Litvak, un historien israélien, auteur d'un ouvrage très controversé démontrant que que les Juifs d'Europe de l'Est descendraient des Khazars et non pas, comme ils le croient, du roi David. Il affirme que, par là même, les palestiniens en seraient les héritiers légitimes. Cette théorie subversive, qui ébranle l'un des fondements de la pensée sioniste en remettant en cause le droit de la diaspora juive à occuper la terre d'Israël, serait-elle à l'origine de la mort de Litvak et de celles qui vont suivre ?

Le commissaire Emile Morkus et ses équipiers chargés de résoudre l'affaire entraînent le lecteur dans une enquête étrangement peu satisfaisante. Ce n'est que 20 ans plus tard qu'elle va connaître un rebondissement inespéré... Je n'en dis pas plus pour vous laisser le plaisir de découvrir toute l'histoire.
En plein coeur de Tel Aviv, entre les murs de l'université et dans les locaux du service de contre-espionnage (le Shabak, plus connu sous le nom de Shin Beth), l'enquête vous emmènera à la rencontre de nombreux personnages qui illustrent bien toute la diversité et la complexité de la société israélienne.

Ce polar politico-historique qui mêle la réalité à la fiction s'avére assez intéressant mais pour être totalement captivé il faudrait faire abstraction des petites faiblesses de l'intrigue parfois un peu nébuleuse, de quelques longueurs et surtout du fait que derrière cette histoire l'auteur ressasse son thème de prédilection, à savoir que l'histoire du peuple juif telle qu'on la connait n'existe pas. On appréciera ou pas ce point de vue.
L'écriture d'un polar facile à lire permet à Shlomo Sand non seulement d'exprimer ses opinions en critiquant certains aspects de la politique et de la mentalité israéliennes mais aussi de populariser ses idées déjà largement développées dans des essais souvent jugés trop indigestes par bon nombre de ses lecteurs.
Voilà un roman pas banal qui ne peut pas laisser indifférent.

Pays sans chapeau
6 juin 2019

Après une longue absence, Vieux Os revient sur son île natale qu'il avait du quitter précipitamment pour fuir les tontons macoutes. Il redécouvre les parfums et les couleurs d'Haïti, retrouve sa famille et ses amis, portant sur ce qui l'entoure un regard neuf. Il se demande si au cours des vingt années passées en Amérique du Nord, il ne serait pas devenu étranger à son pays d'origine. Il décide alors d'entreprendre une quête intérieure au-delà de ce qu'il a gardé en mémoire depuis son départ et qui touche à la fois à l'identité, la culture, la spiritualité, la langue et la logique de l'âme haïtienne.

Mettant dos à dos deux mondes, le pays réel et le pays rêvé, Pays sans chapeau entremêle dans un jeu captivant l'ici et l'ailleurs, la certitude et le doute, le réel et l'imaginaire. Au fil des pages, la frontière entre les mondes devient poreuse pour finir par se dissoudre. Dans cette étrange histoire de revenant(s), Dany Lafferière affirme qu'Haïti serait devenue un immense cimetière, un pays où tout le monde est mort sans le savoir. Un pays de zombies, de créatures que l'on ne peut plus distinguer des vivants mais qui ne meurent pas malgré le manque d’eau et de nourriture et ne s'écroulent pas quand on leur tire dessus...
Bien que l'auteur ne l'exprime pas clairement, je présume que ces zombies symbolisent ceux que des années de dictature ont vidés de leur substance vitale et doivent encore supporter l'oppressante occupation postcoloniale américaine.

" Tous les haïtiens ont un dictateur et un dieu vaudou qui dansent dans leur tête."

CE QUI EST MONSTRUEUX EST NORMAL
11 mai 2019

L'auteur évoque des souvenirs pénibles de son enfance vécue dans un milieu extrêmement défavorisé où certains concepts tels que le respect et la tendresse n'existent pas. La pédagogie et la culture encore moins ! La norme y est toute autre...
Cependant, la gamine dotée d'une forte capacité de résilience va savoir saisir sa chance pour sortir de la crasse intellectuelle et morale dans laquelle sa famille l'enferme. Cette chance se présente sous la forme placement en foyer de l'aide sociale à l'enfance puis en famille d'accueil qui lui permettent d'échapper à un "presque père" incestueux et une mère complice.
Lire puis écrire vont lui donner la force de devenir la femme qu'elle est aujourd'hui. Une rescapée du champs de ruines qu'a été son enfance, une femme forte devenue professeur de français et romancière talentueuse qui utilise la littérature pour réparer ses blessures. Un parcours atypique qu'elle dévoile sans fard, avec autant de rage que de courage.
C'est un tout petit livre par son nombre de pages mais puissant par ce qu'il dégage de force émotionnelle.

LE DERNIER FLEUVE
23 avril 2019

Deux petits garçons se retrouvent seuls en pleine nature. Leurs pas les ont guidés au bord d'un fleuve où ils s'installent. Ils y découvrent la nature et le peuple de ce monde aquatique.
On ne sait rien de ce qui les a amenés là ni pourquoi ils doivent apprendre à survivre. Pour vivre cette lecture comme une véritable échappée belle, il faut accepter de s'abandonner, de passer d'une réalité à une autre et comme dans un rêve se laisser perdre, sans notion de temps ni de lieu.
Riche en couleurs, l'écriture d'Hélène Frappat fait résonner la poésie d'un univers merveilleux où le fleuve règne en maître, faisant ou défaisant le paysage au gré de ses humeurs. Souvent enchanteur, il peut à tout moment devenir menaçant mais toujours il nous emporte vers l'imaginaire fantastique de l'enfance pour nous offrir un moment qui rafraîchit autant qu'il captive.

LES GENS DE LA CLAIRIERE
23 avril 2019

Par un bel été, des amis se retrouvent dans une maison nichée au bout d'un chemin de campagne, dans une trouée de la forêt. C'est presque le bout du monde.
Très rapidement l'atmosphère devient inquiétante. Sous une chaleur accablante une menace rôde dans les herbes, plane dans les airs...
Un orage éclate et c'est presque la fin du monde.
En à peine 48 heures, adultes et enfants perdent leurs repères et doivent s'adapter à une situation chaotique qu'ils ne peuvent maîtriser. Pour eux c'est presque prendre une machine à remonter le temps qui les propulse de plus en plus vite vers un état quasi archaïque.
Avec Les gens de la clairière l'auteur démontre qu'il s'en faut vraiment de peu pour que soit balayé, en un clin d'oeil de Dame Nature, tout ce que l'homme a mis des centaines d'années à construire. Non, elle n'est pas particulièrement bienveillante cette dame et n'a aucun égard pour l'homme. Toute puissante, elle fait ce qui lui chante. Cette idée donne toute son originalité à ce texte paru pour la première fois en 1971, clairement à contre-courant de l'idéologie hippie qui idéalisait alors un peu trop naïvement la générosité de la terre-mère. Le séjour des gens de la clairière sera aussi bref que l'a été la belle utopie. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir une métaphore du festival d'Almont en 1969 qui a tourné à la catastrophe avec 4 morts et aurait annoncé la fin du mouvement hippie, deux ans après le Summer of love.
Au delà, ce roman rappelle à l'être humain sa véritable condition, c'est à dire pas grand chose face à la nature. Après la parution de cette courte histoire, Régis Rivald a mystérieusement disparu de la scène littéraire et c'est bien dommage. Son écriture vaut largement celle de nombre d'auteurs contemporains qui connaissent le succès.