Albertine

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Sous le pseudonyme d'Albertine, hommage à Marcel Proust, se dissimule une Joëlle passionnée de lecture depuis l'enfance. Mon appétit d'ogresse pour les mots, les histoires, les voyages à travers les pages ne s'est pas atténué avec les années. Je marche au coup de cœur, guidée par ma curiosité qui m'incite toujours à découvrir de nouveaux écrivains, à explorer de nouveaux genres. Je navigue entre romans policiers, fresques historiques, livres feel-good et essais sur l'actualité, au gré de mes humeurs et des rencontres avec certains auteurs. Participer à Dialogues Croisés, c'est partager ce bonheur de lire et avoir l'opportunité de mettre dans la lumière des « pépites » littéraires.

Les monstres de Templeton
19 août 2010

un énorme coup de coeur !

Lauren Groff nous conte avec beaucoup de talent la naissance d'une ville, Templeton, dans l'état de New-York. Elle reprend les récits traditionnels des pionniers américains mais "explose" le genre en révélant l'envers du décor. Tout démarre dans le roman par le retour au bercail de Willie Upton, brillante archéologue, qui vient se terrer dans la maison et le giron maternel après une rupture amoureuse rocambolesque mais douloureuse. Pour soigner son mal-être, sa mère va la lancer sur une piste des plus attrayantes : celle de son père dont elle ne lui a jamais révélé l'identité ! Elle lui précise que loin d'être un hippie de San Francisco comme elle se plaisait à lui dire, son géniteur est un habitant de Templeton, descendant du fondateur de la ville Marmaduke Temple, aussi bien par la branche paternelle que maternelle. Munie de ce maigre indice, l'héroïne va se lancer dans des recherches généalogiques qui vont l'amener à remonter aux premiers temps de la ville.

La construction narrative se fait le reflet de cette quête : certains chapitres sont consacrés au passé, comme des coup de sonde pour ramener à la surface des témoignages poignants, contradictoires, étonnants. Lauren Groff donne la parole à de nombreux acteurs de cette petite communauté, aussi bien le fondateur de la ville que le chef indien chassé de sa terre par celui-ci. D'autres chapitres nous ramènent au présent, certains nous exposent les états d'âme de Willie, d'autres parlent des joyeux Joggers, de sympathiques hommes dans la cinquantaine, membres connus de la ville et commères de premier ordre.

Où sont donc les monstres du titre, me direz-vous ? Serait-ce les étranges créatures qui vivent dans le lac de Templeton ? Au moment où Willie revient chez elle, une grande agitation règne dans la cité car une bête extraordinaire a été retrouvée à la surface, morte... Mais peut-être que cette étonnante bestiole et ses éventuels congénères ne constituent pas les vrais monstres. Quand on fouille le passé, il arrive que l'on exhume des secrets longtemps gardés...

Un pied au paradis - (LI)

Éditions du Masque

19 août 2010

un polar ?

Certains romans ne rentrent dans aucune catégorie... L'histoire inventée par Ron Rash est rangée dans les polars car il y a un meurtre mais elle me semble bien trop originale pour être " cantonnée" dans ce genre.
Le roman démarre par une enquête policière menée par le shérif Alexander. Nous sommes dans les années 50, à Oconee petit village des Appalaches du Sud et notre homme doit s'assurer que ses administrés ne disparaissent pas dans la nature... C'est le cas d'Holland Winchester, vétéran de Corée, connu pour ses frasques, qui a quitté la maison de sa mère un matin et n'est pas revenu. Les soupçons se portent immédiatement sur le voisin le plus proche de la famille Winchester : Billy Holcombe. Sa femme aurait eu une liaison avec Holland et un coup de feu a été entendu sur sa propriété le jour même de la disparition.
Le premier chapitre a pour narrateur le shérif qui nous raconte les détails des recherches et nous confie ses états d'âme. L'enquête a lieu dans la vallée où il est né, où vit encore sa famille qui s'est sentie trahie quand il a quitté les champs pour un emploi en ville.

Les chapitres suivants nous permettront de suivre l'affaire du point de vue de Billy Holcombe, le coupable présumé, de sa femme Amy, de leur fils et de l'adjoint du shérif. Petit à petit, la vérité est mise au jour et elle est infiniment plus complexe que ne le laissaient supposer les apparences.
Ce roman est aussi, au delà de sa dimension policière, un hymne à la nature, plus précisément à l'agriculture. Ron Rash décrit avec une incroyable intensité le quotidien de ces forçats de la terre, soumis aux aléas climatiques. Il montre aussi l'attachement viscéral de ces hommes et femmes pour leur terre et pour leur vallée. IIs vivent en osmose avec les saisons et connaissent leur environnement intimement.
C'est Amy qui décrit, pour moi, avec le plus de poésie cet amour de la nature, ce bonheur à voir les plantes sortir de leur torpeur hivernale pour retrouver tout leur éclat. Ses mots sont simples, sa syntaxe est parfois approximative, comme celle de son mari, il n'empêche qu'elle exprime avec force ce rapport essentiel que nous aurions dû maintenir avec notre terre (notre Terre?). Nous ne serions peut-être pas dans l'impasse climatique actuelle qui angoisse chacun de nous.
Vous voulez un autre avis sur ce roman : allez faire un tour chez Liberty Valence .
Un beau roman d'une poésie brute !

Là-haut tout est calme
17 août 2010

une oeuvre subtilement dérangeante

Cette lecture m'a transportée tant l'écriture est belle est l'histoire intelligemment construite. Le titre, déjà, recèle, pour qui vient d'achever le roman de Gerbrand Bakker, toute l'ambiguité des personnages. Il peut se comprendre à plusieurs niveaux.

Le personnage principal, un fermier taciturne de cinquante-cinq ans, décide, un jour, de monter à l'étage son père, devenu grabataire, et de rendre sien l'espace du bas. Il arrache moquettes et tapisserie, jette le mobilier et se crée un univers épuré, sans plus aucune trace, ou si peu, de ceux qui ont occupé les lieux. Le titre peut évoquer cette soudaine rebellion. La pièce où il confine son père et le regarde s'éteindre peu à peu serait une antichambre de ce "Là-haut" où "tout est calme" que certains pensent gagner après leur mort.

A moins que ce "Là-haut" ne soit le Danemark, pays qu'Helmer van Wonderen rêve d'habiter... Il n'a pas choisi de s'occuper de la ferme familiale, d'être rivé depuis trente-cinq ans à ce petit endroit au Nord de la Hollande. C'était le rôle dévolu à son jumeau... Lui voulait poursuivre ses études et partir... Seulement Henk, son frère, est mort dans un accident de voiture, et le père lui a ordonné de prendre la place de celui qui n'était plus là...

Et si tout simplement, ce titre parlait du ciel, de cette météo si importante pour les paysans, de ce "Là-haut" porteur de pluies et d'éclaircies qui rythme les heures, les jours, les années. Ce rythme est tellement calme, immuable qu' Helmer ne s'est pas rendu compte que le temps passait et qu'il était déjà vieux.

C'est peut-être l'apparition d'une corneille mantelée qui va réveiller notre homme de son existence "mécanique" et vide de sens. Gerbrand Bakker semble faire de cet oiseau, qui s'obstine à se percher sur un arbre devant la maison, le symbole de la mort. Celui-ci paraît être présent pour recueillir le dernier souffle du patriarche mais aussi pour aiguillonner Helmer afin qu'il se décide à s'affirmer, à exprimer sa vraie nature, même si pour cela, il doit décevoir ce père, figure monolithique du paysan un peu borné.

Ces quelques éléments ne suffisent pas à résumer cette oeuvre où ce qui n'est pas écrit, où ce qui n'est pas dit est probablement le plus important. L'essentiel est à rechercher dans les blancs de la page ou les silences...

Du grand art !

Le coeur cousu
17 août 2010

un livre bonheur

Il est difficile de parler d'un tel roman que je classerai dans mes coups de coeur. J'ai littéralement été happée par l'histoire de Frasquita Carasco, qui reçut à ses seize ans le don de la couture.
Les femmes de sa famille détiennent une mystérieuse boîte en bois, transmise de génération en génération, dont le contenu varie selon la jeune fille qui la reçoit lors d'une cérémonie où les esprits apparaissent. Il y a un parfum de sorcellerie qui flotte autour de ces femmes et leurs dons leur apportent plus souvent souffrance que bonheur. Il est vrai que posséder un talent particulier fait toujours des jaloux et qu'être différent n'est jamais chose facile à assumer.
Frasquita découvre lorsqu'elle ouvre la boîte ce dont elle rêve depuis longtemps : le matériel nécessaire pour assouvir sa passion pour la couture et la broderie.
" La boîte était pleine de bobines de fil de toutes les couleurs et des centaines d'épingles étaient plantées sur un de ces petits coussinets que les couturières portent au poignet en guise de bijou. Fixée au couvercle par de fines lanières de cuir, une paire de ciseaux finement ouvragés dans un petit étui en velours rouge, un dé à coudre tout simple et, soigneusement alignés le long d'un large ruban bleu, quelques aiguilles de toutes tailles."
Dès lors, l'héroïne n'aura de cesse de créer : un éventail, sa robe de mariée, le drapeau d'anarchistes qui croiseront sa route... Mais ce don de la beauté fera d'elle un être à part, qui sans le vouloir, bouleverse l'ordre et les règles strictes du petit village où elle habite. Ses oeuvres éveilleront des désirs enfouis sous la chape de la religion ou sous la fatigue d'un dur labeur et finiront par l'amener à quitter sa terre et à errer sur les routes avec sa ribambelle d'enfants. Commencera alors un extraordinaire voyage que le lecteur suit avec passion, dans le sillage de la charrette à bras tirée par Frasquita ...

WHITE PALACE, roman

roman

Actes Sud

17 août 2010

une improbable rencontre

Bel exemple de titre qui "trompe" son lecteur... Le "White palace" est un fast-food d'un quartier pauvre de Saint-Louis et pas la résidence de luxe que j'imaginais. La couverture, en revanche, que je trouve magnifique, annonce bien la couleur. L'héroïne de cette histoire, Nora, a cette sensualité que d'aucun qualifierait d'un peu vulgaire, cet abandon naturel au plaisir que notre éducation nous apprend souvent à dissimuler.

J'ignorais l'existence même de l'auteur, Glen Savan, avant de découvrir ce roman chez une sympathique blogueuse, Cathulu. C'est une vraie découverte, il écrit avec énormément d'empathie pour ces personnages et le lecteur est embarqué dans l'incroyable, l'improbable, l'inexplicable histoire d'amour entre Max, un jeune veuf de vingt-sept ans, rédacteur publicitaire de talent et Nora, serveuse au White Palace, presque quarante-deux ans et un sérieux penchant pour l'alcool. Tout les oppose : leur milieu social, leur culture, leurs centres d'intérêt jusqu'à leur physique. Max est un "Ken" miniature, Nora une femme assez forte doté d'un énorme postérieur.

Et pourtant, ces deux êtres se rencontrent par hasard et se retrouvent vite aimantés l'un par l'autre. Le désir les réunit, plus fort que tous les préjugés et leurs corps se cherchent, se trouvent, s'unissent dans le waterbed de la petite maison crasseuse de Nora. Pour l'instant pas de problème, cette dévorante passion, ils la vivent au présent mais quand au désir va se substituer peu à peu un autre sentiment qu'ils hésitent à nommer , les ennuis vont commencer.


Leur histoire , si elle devient sérieuse, doit sortir de l'ombre. Il faudra donc que Max présente Nora à ses amis, tous de confessions juive, tous riches, tous prêts à lui dénicher une nouvelle compagne de son âge, juive et riche. L'auteur dépeint admirablement les errements de ce couple, qui se chicane au quotidien tant leurs univers sont aux antipodes, qui a du mal à croire à son avenir, qui ne semble pas devoir exister dans notre société tellement "normée".

Et si, et si... Le lecteur se prend à espérer, à vouloir une fin heureuse pour ces deux tourtereaux marginaux mais Nora rompt et part pour New- York....

Un livre à découvrir !