Grégoire C.

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A la tête de la belle librairie Obliques depuis 2011.

Personne n'a peur des gens qui sourient
par (Libraire)
8 février 2019

Secrets de famille

Suspens, morts violentes et un soupçon de fantastique... Mais oui ! Malgré les apparences, vous êtes bien dans un roman de Véronique Ovaldé qui se met à flirter avec le thriller dans cette intrigante histoire d'une mère en fuite au cœur de la forêt alsacienne. A coups de flashbacks distillés par un narrateur espiègle, on apprend à connaître l'attachante Gloria, son parcours dans la vie, jalonné de coups durs et de belles rencontres, sa famille bancale, ses enfants adorés.
N'ayons pas peur de le dire : c'est un vrai tour de force que ce roman où Véronique Ovaldé réussit à mêler la précision d'une intrigue à suspens, à réinventer complètement sa manière de raconter une histoire, tout en conservant ce style inimitable, pétillant et complice, qu'on aime retrouver depuis ses premiers livres. Une vraie réussite !

Nomadland
22,00
par (Libraire)
6 février 2019

Cauchemar climatisé

Aux Etats-Unis, quand on perd son boulot, sa maison et les économies d'une vie à cause d'une crise financière, on ne manifeste pas, on ne brûle pas les mairies ; on achète une caravane et on part chercher du travail plus loin.

Dans ce reportage au long cours, édifiant, terrifiant, bouleversant, Jessica Bruder nous emmène à la rencontre de ces seniors que le rêve américain a impitoyablement broyé et qui courent les routes, aux volants de leurs véhicules brinquebalants, entre les abrutissants entrepôts d'Amazon, les campings aux horaires élastiques, ou la récolte des betteraves lourdes comme des boules de bowling.
Ecrit à la première personne, captivant comme un roman, Nomadland nous projette au cœur de ce système révoltant, au plus près de Linda, Iris ou Bob, qu'on apprend à connaître et qui n'ont rien, mais vraiment rien fait pour mériter ça.
Ca se passe aujourd'hui, dans la 1ère puissance économique mondiale et cette horreur préfigure ce que pourrait devenir très vite notre société si on n'y prend pas garde.

CELINE

Actes Sud

22,80
par (Libraire)
6 février 2019

Avis de recherche

Lire Céline, c'est faire la connaissance d'une femme hors du commun. Petite et fringante sexagénaire américaine, artiste à ses heures perdues, elle a surtout passé une bonne partie de sa vie à retrouver des personnes disparues. Détective privée donc, mais pas comme les autres, parce qu'espionner les maris infidèles, ça ne l'intéresse pas. Elle, son truc, c'est redonner de l'espoir quand il n'y en a presque plus. Lumineuse, espiègle, elle se lance aujourd'hui dans sa dernière enquête, à la recherche d'un célèbre photographe supposément disparu dans le parc de Yellowstone. La police avait alors conclu à une attaque d'ours, mais trop de détails ne collent pas.

Avec un sens de la description inouï, Peter Heller emporte son lecteur au plus près des paysages automnaux de l'Ouest américain. Faune, flore, odeurs, couleurs, c'est un véritable festin littéraire auquel vous êtes conviés, aux côté de la pétillante Céline, qui elle aussi cache peut-être quelques fêlures. Un roman au suspens lancinant, comme une tasse de thé qui infuse doucement.

L'appel
22,00
par (Libraire)
5 janvier 2019

Sur le dos

Très bien mené, très finement écrit, ce premier roman de Fanny Wallendorf surprend par sa liberté. Certes, la figure historique de Dick Fosbery, inventeur du saut en hauteur qui porte son nom, est présente, mais elle ne sert que d'appui à une figure littéraire bien plus aérienne.

Ici, il sera question de l'adolescence, de l'amour, du sport, de la persévérance, de la voie qu'on se cherche et qu'on finit par trouver, parce qu'on ne renonce pas, parce qu'on est concentré sur maintenant et pas nécessairement sur demain, parce que l'enjeu, c'est précisément la course d'appel et pas le saut.

Il y a entre ces lignes une belle philosophie de vie, une quiétude, une tempérance, une humilité qui rend plus grand, et qui peut faire sauter plus haut que tout le monde. Mais il y a surtout cette idée que tout ça n'est pas si important. Et si le jeune Richard n'avait pas orienté son bassin de cette manière, s'il n'avait pas courbé sa course dans les derniers pas, s'il n'avait pas inventé le saut dorsal et révolutionné son sport, alors oui, il aurait continué à stagner à 1m62 toute sa vie. Mais ça ne l'aurait pas empêché d'être heureux.

Apre coeur

Philippe Picquier

par (Libraire)
4 janvier 2019

Éblouissant !

"Pourquoi ces gens ont-ils des enfants s'ils n'ont pas l'intention de les aimer ?"
Voilà ce que se demande la maman de Jenny, immigrée chinoise aux Etats-Unis, dans l'une des histoires de ce roman mosaïque bouleversant qui nous invite dans l'intimité de ces familles qui ont tout sacrifié pour tenter l'aventure du rêve américain.
Un rêve qui tourne au cauchemar pour beaucoup de ces personnages, bosseurs acharnés, pleins d'abnégation et d'espoir, mais à qui on ne donne pas le droit d'être autre chose que des figurants, des livreurs de nems, dans un pays où règne la loi de la jungle. Racisme, promiscuité, insalubrité des logements, précarité des revenus, cette vie de survivance nous est décrite dans les moindres détails, et à hauteur de petite fille.

Au fil de ces histoires croisées, vous apprendrez ainsi à connaître Jenny, qui réussit à s'échapper à Stanford, Christina, dévorée par les démangeaisons, Lucy, la plus belle de l'école, et à chaque fois, mesurerez à quel point le destin de ces petites ne tient qu'à l'amour de leurs parents et à la hauteur de leurs sacrifices.
A lire ces lignes, on pourrait penser qu'on tient là un livre misérabiliste, un tire-larmes pathétique, et pourtant c'est tout le contraire, car le génie de Jenny Zhang tient en une langue violente, dynamique et incroyablement drôle. Chacune de ces voix de gamines cingle et cogne, avec un sourire en coin et un croche-patte au passage. On rit beaucoup dans ce livre, on a le coeur serré aussi face au courage de ces filles déterminées à garder le sourire face à l'adversité.
"Je voulais vivre une vie sans rêves dans mon inconscient et en avoir plein quand j'étais consciente." dit Lucy, qui n'aime pas les cauchemars.
C'est un premier roman poignant, de ceux dont on sort changé, par son audace, par son brio, par sa rage flamboyante.