Un train pour Tula, Roman traduit de l'espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo
EAN13
9782843045226
ISBN
978-2-84304-522-6
Éditeur
Zulma
Date de publication
Collection
Littérature française
Nombre de pages
281
Dimensions
1 x 0 cm
Poids
286 g
Langue
français
Langue d'origine
castillan, espagnol
Fiches UNIMARC
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Un train pour Tula

Roman traduit de l'espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo

De

Traduit par

Zulma

Littérature française

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Orphelin né d’un viol, enfant maudit tenu à l’écart, Juan Capistrán se voue dès l’adolescence à la conquête d’une fillette qui le dédaigne. Devenue femme, la belle Carmen l’ignore plus que jamais. En toile de fond des histoires du vieux conteur impotent et des interprétations romanesques qu’en fait son faux biographe : la ville frontalière de Tula, fabuleux théâtre peuplé de personnages hauts en couleur, comme Fernanda, la mère morte en couches de Juan, le Père Nicanor ou le maestro Everardo Fuentes, entre autres témoignages de l’orgueil légendaire des « Tultèques », tous un peu héros de la guerre civile, trafiquants en illusions, aventuriers et nécromants.

Les aventures picaresques de Juan Capistrán évoquent irrésistiblement Don Quichotte. La ville de Tula, qui n’est pas sans rappeler le Macondo de Cent ans de solitude, est l’occasion de tableaux de genre hilarants. Au service du mythe de la passion impossible, le réalisme baroque de Toscana nous entraîne dans un labyrinthe de fausses pistes et d’authentiques chausse-trapes.
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Pour en savoir plus sur "Un train pour Tula"

« Un ouragan balaya la ville… » : ainsi apprend-on aux premières lignes de Tula, que Froylàn Gomez, ingénieur au chômage qui rêve de se convertir en écrivain à succès, disparaîtra, emporté par les crues avec des centaines d’autres malheureux. Mais un jour sa veuve Patricia, qui soupçonnait une fugue amoureuse, retrouve un tas de papiers écrits de la main de son époux et des cassettes audio enregistrées par un vieillard. Ces manuscrits et cette voix d’outre-tombe font la matière de ce prodigieux roman en forme de ruban de Möbius, construit comme ces images retorses d’Escher où l’on voit deux mains qui se dessinent l’une l’autre ou le vertige mathématique d’une architecture infinie.

Pourtant, c’est avec une candeur calculée que nous pénétrons dans cet univers dont la brutalité réaliste est comme transcendée par le goût de raconter, la faconde inventive des deux protagonistes qui se subjuguent l’un l’autre pour le pire et le meilleur. On découvre en effet que Froylàn rendait régulièrement visite à un grabataire dans une maison de retraite : Juan Capistràn, son prétendu arrière-grand-père, a engagé son visiteur à rédiger sa biographie, en échange de quelques planches de timbres peut-être rares. Doté d’un dictaphone, le vieil homme lui raconte jour après jour son extravagante histoire. Orphelin né d’un viol dans la ville mexicaine de Tula, enfant maudit tenu à l’écart, Juan vouera son existence à la conquête d’une fillette qui l’ignore. Mais il grandit et la belle Carmen devient femme et le dédaigne plus que jamais.
Les aventures picaresques de l’adolescent parti chercher sa légitimité héroïque évoquent irrésistiblement Don Quichotte : comme l’ingénieux hidalgo au service de sa Dulcinée de Toboso, Juan traverse les pires affres pour les beaux yeux de l’indolente Carmen. La ville de Tula, sorte de Clochemerle épique qui n’est pas sans évoquer le Macondo de Cent ans de solitude, est l’occasion de tableaux de genre hilarants. Au service du mythe de la passion impossible, le réalisme baroque de Toscana nous entraîne dans un labyrinthe de fausses pistes et d’authentiques chausse-trapes.

En toile de fond des histoires du vieux conteur impotent et des interprétations romanesques qu’en fait son faux biographe , la ville frontalière de Tula – sa fondation, ses petites splendeurs et sa décadence – est en elle-même un fabuleux théâtre peuplé de personnages hauts en couleur, comme Fernanda, la mère morte en couche de Juan, qui violée par un yankee s’offre à toute la population mâle pour noyer la souillure, le prêtre Nicamor qui n’hésite pas à sabrer un prédicateur venu circonvenir ses ouailles, le maestro Evarado Fuentes qui compose à usage privé l’authentique hymne national mexicain, entre autres témoignages de l’orgueil légendaire des Tultèques (comme aiment s’appeler les habitants de Tula), tous un peu héros de la guerre civile, trafiquants en illusions, aventuriers et nécromants. À leur grande fureur, la construction du chemin de fer qui devait donner son rayonnement à la ville s’arrêtera à quelques tronçons de voies autour de la gare : même pas de quoi faire un voyage intérieur.

Alors que Juan Capistràn espère sa biographie, Froylàn emporté par le récit du vieillard rédige en fait un roman, celui-là même que nous croyons lire : mais le roman de Froylàn et la biographie ébauchée du vieillard se mêlent et interfèrent. Au tour de Froylàn de tomber sous le charme d’un impossible amour : voilà la vie du narrateur piégé par l’amour de Carmen, car elle ne peut s’appeler autrement, toutes s’appellent Carmen dès qu’on tombe sous leur coupe ! Ce roman gigogne eût pu très bien s’appeler Chercher Carmen. Carmen, c’est l’amante impossible, Béatrice ou Délie, celle-là même d’un Juan Capistràn revenu des quarante épreuves. Froylan aussi devra la chercher à ses dépens, le roman en témoigne. Il y a là comme un sortilège. Et la passation fatalement passera du roman à celui qui le fait vivre, du Froylan au lecteur.

Rédigé par courts chapitres où alternent le compte-rendu des visites au vieux paraplégique amoureux, les transcriptions des bandes sonores de ce dernier, et les relations de la vie bousculée de l’ex-ingénieur, on s’enfonce avec une sorte de jubilation hypnotique dans la spirale fabuleuse de la fiction où le passé mythique de Tula semble l’envers exact du présent accapareur, son image-miroir. C’est avec toute l’inventivité propre à la littérature hispanique depuis Cervantes et Quevedo, relancé dans l’Amérique amérindienne des Borges et des Juan Julfo, que l’auteur de El último lector (Zulma, 2008) bouscule allègrement le genre romanesque à force de mises en abyme et de déconstructions savantes. Entre la réalité et la fiction, il n’y a qu’une couture bord à bord d’un même ruban torsadé de manière à ce qu’il n’ait plus qu’un seul côté, celui de l’écriture en l’occurrence, ou celui de la vie dramatique et cocasse du rêveur rêvé que nous sommes. Remarquablement traduit, Un train pour Tula se transmet, d’un lecteur l’autre, comme le témoin d’une course sans fin dans les territoires de l’imaginaire : Cherchez Carmen !



Petit lexique thématique d’Un train pour Tula

Carmen
« — N’écrivez pas votre nom, l’ai-je avertie, de toute façon vous vous appellerez Carmen.
— Ah, très bien, a-t-elle fait ironiquement, et vous ?
— Il vaut mieux se tutoyer.
— D’accord.
— Juan, lui ai-je dit.
Elle a arraché la feuille et me l’a donnée. Je l’ai vue s’éloigner jusqu’à une voiture noire garée à un endroit interdit. Ses feux arrière se sont perdus dans la circulation de l’avenue et je me suis demandé si c’était sa voiture ou celle de son mari, de son amant ou de l’un de ses amants. »

Dieu
« — Si cela t’intéresse, mon fils, je peux t’envoyer au séminaire.
Il fit non de la tête.
— Ou si tu préfères…
— Connaissez-vous Carmen ?
— Quelle Carmen ?
Domenico serra les dents. Le nom aurait dû suffire. À quoi bon un nom de famille ? À des gens comme elle, des êtres comme elle, un seul nom suffisait. Imaginait-on quelque chose comme "Crois-tu en Dieu ? —Lequel ? —Dieu González." ?
— La connaissez-vous ? insista-t-il. »

Cimetière
« Il y avait quatre cimetières à Tula. L’un d’eux se situait initialement à l’extérieur, à côté de ce qui avait été le temple du Rosaire, mais ensuite, à mesure que le hameau grandit, il se retrouva presque au centre du village. C’était le plus ancien, il avait été ouvert par frère Juan Bautista de Mollinedo, le fondateur de Tula. C’est là qu’on inhumait le tout-venant, ceux qui de leur vivant ne s’étaient distingués ni par leurs bonnes œuvres, ni par leurs fautes, des gens qui allaient à la messe le dimanche et se confessaient de temps en temps. Un autre cimetière était distant de trois lieues. Là-bas, on portait les morts dont la vie avait été dissolue, comme des lépreux, pour éviter toute contagion, sous prétexte que le mal s’enracine jusque dans les âmes. La petite crypte sous l’autel de l’église faisait office de troisième cimetière, réservé à ceux que le père disait quasi sancti, et, sur le mont du Camposanto, s’élevait un dernier cimetière où l’on enterrait les morts qui n’étaient pas certains de la grâce divine. »

Enfant
« Moi je suis d’ici et j’ai toujours vécu ici, sauf quelques mois, encore bébé, je ne me souviens plus si c’était à Tijuana ou Mexicali. Le reste de ma vie a été assez banal : le matin à l’école et l’après-midi au football, avec le rêve constant de devenir un joueur professionnel. Je me voyais déjà en train de marquer le but décisif grâce auquel le Mexique serait couronné champion du monde, et bien sûr avec un tir de dernière minute. Mais j’en rêvais assis sur le banc de touche car, même dans mon équipe de quartier, je n’étais que remplaçant. Oui, un enfant comme les autres, les genoux écorchés, les ongles sales, avec des notes à peine suffisantes pour passer dans la classe supérieure et le goût des bagarres de rue… mais seulement quand nous étions en nombre supérieur. »

Fourmis rouges
« Doña Esperanza reprocherait toujours à l’enfant la mort de Fernanda. Don Alejo, en revanche, se la reprocherait à lui-même, sans même laisser la moindre responsabilité à Izunza. Voilà pourquoi il se mit à boire. Et c’est ainsi qu’un soir où il avait bu, il tomba, peut-être endormi, de son cheval qui trottait très loin de la route. On le retrouva de nombreux jours plus tard sur une fourmilière, déjà presque un squelette, et jamais on ne sut s’il était mort de sa chute ou des morsures des fourmis rouges. »

Lettre
« Apprends ce nom qui n’est pas celui d’un homme mais d’un cœur qui part en quête de batailles et de guerres pour se signaler à toi. Domenico n’a pas d’autre musique que le grondement des fusils et le cri des blessés. Tiens-toi prête, Carmen, car le jour où tu t’y attendras le moins, Domenico viendra ravir ton âme.
Tula, Tamaulipas, 13 février 1863 »

Page blanche
« Très souvent, j’ai fantasmé sur Patricia : je la viole de manière sauvage, ou je la transforme en une lutteuse musclée qui me torture jusqu’à l’indicible. J’invente jusqu’au moindre détail : j’entends ses cris ou les miens, je vois le sang, les traces de coups, de liens. Seulement voilà, je m’en rends bien compte, le lit est une chose, la page blanche en est une autre.
J’ai besoin d’un stimulus, ai-je pensé. »

Préhistoire
« Peu à peu Patricia est devenue un être sans plus d’importance qu’une simple chaîne. En ce moment, tandis que j’écris ces lignes, elle est dans la chambre, en train de regarder la télévision et peut-être de penser en moi. Toute la journée elle répète que je ne suis plus le même, que je ne lui dis plus les choses d’avant, et elle insiste sur cet avant comme quelqu’un qui parle de la préhistoire. Avant Jésus-Christ. Pour moi seul existe l’après-Carmen. Préhistoire signifie "précarmen", et Patricia appartient au "précarmen". Elle n’est plus qu’un souvenir qui malheureusement occupe une place physique dans mon lit, un souvenir dont parfois je me sers. »

Président
« — Quel âge tu as ?
— Dix-neuf ans.
— Un mensonge de plus, menaça Domínguez, et tu rentres chez toi.
— Treize ans, monsieur.
— Très bien. Dans ce pays, plus jeune on apprend le métier de la guerre, plus vite on devient président. »

Prostituée
« — On ne bouge pas d’ici sans avoir tous vu la Fleur. J’y vais le premier, que les autres décident s’ils entrent par ordre alphabétique ou au hasard.
Les Álvarez, Cantú et Díaz votèrent pour la suprématie de l’alphabet, les Salinas, Torres et Villarreal défendirent le hasard.
— Si nous suivons les règles de la Fleur, dit l’Estropié, une demi-heure chacun et dix heures de trêve par journée, ça nous fait une permission de deux ou trois jours. »

Retour
« Il eut l’impression d’entrer dans une autre ville, tant elle avait changé. Mais, au bout de quelques minutes, sa mémoire accorda peu à peu ses souvenirs aux images qu’il avait sous les yeux. De prime abord, les différences pouvaient paraître légères : à peine une clôture peinte d’une autre couleur, l’église avec son nouveau parvis, les pavés et les bancs de granit sur la place, mais encore, bien sûr, toutes ces nouvelles maisons construites à la périphérie de Tula, qui avait grandi. Ce qui se trouvait définitivement modifié au point d’en être méconnaissable, c’étaient les traits de Domenico, devenus sans rapports avec ceux de l’enfant qui avait quitté Tula, de légères cicatrices ayant pris la place des boutons d’acné et une abondante chevelure lui couvrant désormais la nuque et le front. Il était convaincu que même Buenaventura ne pourrait le reconnaître, et cette idée lui plaisait. Il garderait son identité secrète pour conquérir Carmen avec les armes d’un nouveau venu, sachant que les femmes sont particulièrement attirées par les étrangers. »

Roman
« Je voulais du temps pour écrire un roman, un roman dont je n’ai toujours pas la moindre idée. C’est pourquoi je passe mon temps à rédiger ces quelques lignes qui ne veulent rien dire, dans l’espoir d’y trouver un canevas possible ou, du moins, de prendre le rythme d’une écriture quotidienne, prétendue discipline de copiste. »

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